Mohammed Hassan, marxiste afro-arabe: «Les USA face à un problème quasi insoluble en Irak»
Comment expliquer la résistance acharnée du peuple irakien? La guerre va-t-elle s’étendre vers l’Iran, la Syrie? Y a-t-il toujours un nationalisme arabe? Réponses de Mohammed Hassan, marxiste spécialiste du monde arabe, fils d’un père éthiopien et d’une mère yéménite. De sa maman, il a appris l’arabe. De son père, une dizaine de langues africaines. Aujourd’hui, en Belgique, c’est en anglais et néerlandais qu’il s’exprime le plus souvent. Mohammed Hassan se définit comme un marxiste d’origine afro-arabe. Tout un programme…
David Pestieau
02-04-2003
L’impérialisme US surpris par la résistance des Irakiens.
Des divisions entre Irakiens chiites et sunnites?
La question kurde
Les États-Unis ont-ils mal calculé leur coup?
L’Iran: rester neutre ou intervenir?
La position de la Syrie
Les régimes arabes pro-américains en mauvaise posture
L’avenir des forces communistes et révolutionnaires
«Quelles sont les dernières nouvelles?» me demande Mohamed Hassan. En ces temps de guerre, il garde le sourire. Ancien diplomate éthiopien, aujourd’hui enseignant en Belgique, il est porteur d’un optimisme contagieux basé sur l’analyse des faits et de l’histoire.
L’impérialisme US semble surpris par la résistance inattendue des Irakiens. Comment expliquez-vous cette surprise?
Mohammed Hassan. Les impérialistes ont toujours la mémoire courte. En 1920, l’Irak a été bombardé au gaz par les Britanniques, avec à leur tête Churchill. Déjà à l’époque, la résistance irakienne a été très forte. Avec la Syrie et l’Égypte, l’Irak est le centre du nationalisme anticolonial et anti-impérialiste arabe. Toute son histoire récente en est le témoin. Et l’histoire nous apprend que les contradictions existant dans la société irakienne deviennent secondaires dès qu’une guerre commence.
L’erreur des impérialistes vient de leur chauvinisme et de leur manque de respect pour les peuples du tiers-monde. Ils les voient comme des nombres et non comme des gens avec une dignité, une conscience élevée et un passé de résistance.
Prenez le Vietnam. Kissinger, ministre des Affaires étrangères des États-Unis sous Nixon (et aujourd’hui encore proche de Bush), écrivait dans les années 50 que le Vietnam serait vaincu par les Français car c’était un peuple de primitifs qui ne se déplaçaient qu’à vélo. Il était convaincu que l’Occident industriel, avec ses voitures, ses usines, ses tanks, aurait raison du petit Vietnam et de son peuple de cyclistes.
Robert McNamara, ministre de la Défense sous Kennedy, a dû écrire en 1992: «Nos informations étaient pauvres et déformées. Les diplomates et les services secrets prenaient leurs désirs pour des réalités.» Mais à la fin de son livre, malgré ce début d’autocritique, il ne s’explique toujours pas pourquoi le Vietnam a gagné. Croire à leurs propres fables, c’est l’erreur que les Américains font à nouveau aujourd’hui en Irak.
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Ont-ils sous-estimé le nationalisme de la population?

Manifestation au Pakistan. Partout dans les pays arabes, la protestation contre la guerre impérialiste prend de l’ampleur. (Photo Belga)
Mohammed Hassan. Exactement. Depuis 1958 et la révolution du général Kassem qui a renversé la monarchie et installé une république, l’Irak a été bouleversé. Dans les années 60, 70, 80, il a été industrialisé et sa population s’est fortement urbanisée. Il y a eu énormément de mariages mixtes sunnite-chiite, sunnite-kurde… La société tribale et féodale a été en grande partie détruite par cette évolution. Le budget de l’éducation en Irak est supérieur au budget total de la Jordanie: la population est très qualifiée par rapport aux autres pays de la région.
L’Irak ne s’est pas non plus comporté de manière égoïste comme beaucoup d’autres pays arabes. Il a envoyé des troupes soutenir la Syrie et l’Égypte lors des guerres de 1967 et 1973 contre Israël. Il a financé des programmes d’éducation et d’aide aux pays arabes plus pauvres. Et il a apporté son soutien à la Palestine concrètement. Un seul exemple: en 1979, quand je me trouvais en Yougoslavie, 20.000 Palestiniens suivaient les cours à l’université. Leurs études étaient entièrement payées par l’Irak.
L’Irak est le seul pays arabe où il n’est pas nécessaire d’avoir un visa pour entrer si l’on provient d’un pays arabe. Tout Arabe, du Maroc à la Syrie en passant par l’Arabie Saoudite, peut participer à la vie politique, travailler et avoir accès à l’enseignement dès qu’il touche le sol irakien. C’est la traduction dans la vie quotidienne de l’idéologie pan arabe du Parti Baath au pouvoir. Dans ce sens, pour l’ensemble du monde arabe, toucher à l’Irak, c’est toucher à beaucoup plus que simplement l’Irak.
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Pourtant dans les médias, on insiste très fort sur la division entre les musulmans chiites du Sud, majoritaires et hostiles à Saddam, et les musulmans sunnites du Centre, plus favorables à Saddam…
Mohammed Hassan. Les habitants du Sud de l’Irak se considèrent d’abord comme des Irakiens. Leurs grands-parents ont, les premiers, combattu les Anglais en 1920 et n’ont jamais accepté le colonialisme. La différence entre l’islam chiite et sunnite est purement théologique. Mais un sunnite peut aller prier dans une mosquée chiite. Il n’y a pas eu de guerre religieuse entre ces deux courants depuis le 8e siècle. Il n’y a donc pas plus de différence entre des Irakiens chiites et sunnites qu’entre des Allemands protestants et catholiques.
Cette opposition a uniquement été créée par les colonisateurs. Au 19e siècle, la France a mis la main sur le Liban en s’appuyant sur les chrétiens maronites contre les Druzes musulmans. Elle a alors introduit dans la loi des divisions communautaires entre sunnites, chiites, druzes, chrétiens… C’est précisément contre ces divisions qu’est né le nationalisme arabe moderne. L’un de ses fondateurs, Michel El Afleque, un Syrien d’origine chrétienne, est d’ailleurs à la base de l’orientation idéologique du parti Baath irakien actuel.
Mais il existe tout de même une opposition chiite dans le sud de l’Irak, appuyée d’ailleurs par l’Iran?
Mohammed Hassan. Oui, c’est une opposition islamiste qui veut installer une république islamique en Irak. Mais cette opposition est aussi fondamentalement anti-américaine et dangereuse également pour l’hégé
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